Dans sa chanson thème, un « bloco » (groupe de rue) de mon quartier d’Ipanema suggérait au président George W. Bush de se trouver une Monica Lewinsky et de laisser le monde en paix!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sentiment que Washington agit selon ses propres intérêts sans se soucier des conséquences sur la vie des populations locales est très répandu chez les élites sud-américaines.


:: MICHEL LABRECQUE  ::
La guerra, no señor !

Le 15 février dernier, jour de mobilisation contre la guerre en Irak, les manifestations à Sao Paulo, Buenos Aires ou Santiago du Chili étaient relativement minces comparées à celles des grandes métropoles européennes ou nord-américaines. Pourtant, si on devait tenir un référendum, tout le continent sud-américain voterait sans doute avec une majorité écrasante contre toute intervention militaire américaine au pays de Saddam Hussein.

Rio de Janeiro, le 7 mars 2003 - Même si plusieurs pays du continent traversent eux-mêmes de graves crises, le débat remplit les pages des journaux et domine les chaînes d’information continue (eh oui, ici aussi çà existe). Et le sentiment très large des populations informées (il faut tenir compte du faible taux d’éducation) est qu’une attaque contre l’Irak est un gaspillage d’argent, qui serait mieux investi dans la lutte contre la pauvreté. Une manifestation d’arrogance sans précédent de la part des États-Unis, plus précisément de l’administration Bush.


Si vous croyez qu’il ne s’agit que d’une contestation de gauche, vous vous trompez. Au Brésil, de loin le plus important pays avec ses 175 millions d’habitants, il est pratiquement impossible (et croyez que j’ai essayé!) de trouver une seule personne favorable à une attaque américaine. Des gens d’affaires prospères évoquent volontiers la résistance à « l’empire américain ». Jeudi, la Folha de Sao Paulo, quotidien très centriste de la métropole économique, recommandait sans nuance aux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU d’utiliser leur droit de veto si nécessaire. « La rupture est préférable à la simple capitulation devant Washington » concluait l’éditorial.


Manifestation contre la guerre au Forum de Porto Alegre

Plusieurs défilés de rue du récent carnaval se sont transformés en rassemblements contre la guerre. Dans sa chanson thème, un « bloco » (groupe de rue) de mon quartier d’Ipanema suggérait au président George W. Bush de se trouver une Monica Lewinsky et de laisser le monde en paix! Pour sa part, dans une récente chronique, le célèbre écrivain Paolo Coelho conseillait à Bush de consulter un psychanalyste pour explorer son inconscient profond. Le gouvernement du président de gauche Lula Da Silva, qui a une forte influence dans toute l’Amérique du Sud, a adopté depuis le début du conflit une position proche de celle de la France et de l’Allemagne. C’est également en grande partie au Forum social mondial de Porto Alegre, organisé par des Brésiliens, qu’a été planifiée la grande journée internationale de protestation du 15 février.


Lula Da Silva

Ce n’est pas que par principe, ni par amour pour Saddam Hussein, que le Brésil est contre un conflit militaire en Irak. Comme dans l’ensemble de la région, tous les acteurs économiques et politiques craignent qu’une guerre ne vienne torpiller les chances de faire redémarrer la croissance. La 9e économie du monde tourne au ralenti depuis près de deux ans. L’incertitude économique a entraîné une dévaluation de la monnaie face au dollar américain qui rend la dette extérieure quasi-impayable. Une crise paralyserait aussi les projets du président syndicaliste Lula d’accomplir ses promesses de transformation du pays et de lutter contre les inégalités sociales.

Même son de cloche dans l’Argentine voisine : on commençait à sortir d’une dépression économique de quatre ans qui a fait fondre la classe moyenne comme peau de chagrin. Les Argentins ont peu à gagner d’un conflit qui risque de ralentir les investissements étrangers et de freiner le tourisme. Le même discours se répète dans une large partie du continent avec, bien sûr, des nuances importantes. Ainsi, la Colombie et son président Alvaro Uribe sont totalement unis avec l’administration Bush dans la bataille contre la guérilla des FARCS.

Le cas du Venezuela est également à part. Le président de gauche Hugo Chavez n’a jamais été un grand ami de Washington, alors que les gens d’affaires qui tentent de le chasser du pouvoir sont idéologiquement proches de l’administration américaine, qui avait tacitement appuyé leur tentative de coup d’État il y a 11 mois. Parce que le Venezuela, 5e exportateur de pétrole du monde est un fournisseur important des États-Unis, la réaction de Caracas en cas de conflit est sûrement un point d’interrogation pour l’administration Bush en ce moment.


Le Chili à l’heure du choix


Ricardo Lagos, président du Chili, lors de son assermentation

Partout en Amérique du Sud, les sondages identifient de très larges majorités contre la guerre. Mais pour le Chili, seul pays de la région qui siège en ce moment au Conseil de sécurité, il est beaucoup plus difficile de concilier l’opinion des Chiliens avec le réalisme politique. Santiago vient tout juste de signer un accord de libre-échange avec les États-Unis. C’est le seul pays de la région qui a fondé sa politique commerciale sur une ouverture massive de ses marchés. Or, l’accord conclu avec l’administration américaine doit être approuvé par le Congrès d’ici deux mois. Inutile de dire qu’avec un congrès majoritairement républicain, l’administration Bush a dans les mains une arme politique de poids.

Pourtant, le président Ricardo Lagos, un socialiste modéré et un ardent défenseur du multilatéralisme, a clairement laissé entendre lors des débats parlementaires que son cœur était plus près des Allemands et des Français que de Washington. Il a soutenu l’idée de laisser un délai de quatre mois aux inspecteurs de l’ONU. Il est devenu avec le Brésilien Lula Da Silva le défenseur d’une politique extérieure indépendante pour l’Amérique du Sud. Selon les sondages, 75% des Chiliens sont contre une guerre sans appui de la communauté internationale. (Au moment ou j’écris ces lignes, le débat au Conseil de sécurité n’est pas commencé. Mais le résultat du vote en dira long sur la marge de manœuvre réelle du Chili) .


Méfiance et dépendance


Manifestation contre la crise économique à Buenos Aires

La position inconfortable des Chiliens illustre la troublante relation de nombreux gouvernements sud-américains avec les États-Unis, particulièrement avec l’actuelle administration de la Maison- Blanche. Une relation de grande dépendance économique, assortie d’une grande méfiance politique. Le débat actuel fait d’ailleurs ressortir de vieux fantômes du placard : tout le monde se souvient de l’appui des Américains aux pires dictatures militaires qui ont régné sur l’Argentine, le Chili et le Brésil et qui ont eu de terribles conséquences sur le développement et la démocratie dans ces pays. Le sentiment que Washington agit selon ses propres intérêts sans se soucier des conséquences sur la vie des populations locales est très répandu chez les élites sud-américaines.

Plus récemment, les résistances du Fonds monétaire international (largement contrôlé par les États-Unis) à aider l’Argentine, malgré une crise qui a plongé la moitié de la population dans la pauvreté, est devenue une sorte de symbole du manque de compassion de l’administration américaine pour ses voisins du sud.


Manifestation contre la guerre au Forum de Porto Alegre

L’Amérique du Sud n’est pas pour autant antiaméricaine, disait récemment le sociologue brésilien Emir Sader, un fondateur du Forum social mondial de Porto Alegre. Mais il est clair que le président Bush et son équipe sont perçus comme étant beaucoup moins réceptifs face aux problèmes de la région que ne l’était l’administration Clinton. À cet égard, la Zone de libre-échange des Amériques suscite la même méfiance. Sauf au Chili, elle est largement vue comme un projet qui permettra aux Américains de détruire le tissu industriel des pays en développement, tout en continuant de bloquer l’accès à leurs exportations agricoles, plus concurrentielles.

Malgré tout, ces pays ont désespérément besoin de l’économie américaine pour croître. D’où le fait que peu d’entre eux oseront défier ouvertement « l’Empire ». Des cadres du ministère des Affaires extérieures du Brésil avouaient récemment leur soulagement de ne pas siéger en ce moment au Conseil de sécurité de l’ONU. « Cela serait beaucoup moins facile pour nous de tenir notre discours actuel », avouaient-ils.

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