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Le 15 février dernier, jour de mobilisation contre la
guerre en Irak, les manifestations à Sao Paulo, Buenos Aires ou
Santiago du Chili étaient relativement minces comparées à celles des
grandes métropoles européennes ou nord-américaines. Pourtant, si on
devait tenir un référendum, tout le continent sud-américain voterait
sans doute avec une majorité écrasante contre toute intervention
militaire américaine au pays de Saddam Hussein.
Rio de Janeiro, le 7 mars 2003 -
Même si plusieurs pays du continent traversent eux-mêmes de graves
crises, le débat remplit les pages des journaux et domine les
chaînes d’information continue (eh oui, ici aussi çà existe). Et le
sentiment très large des populations informées (il faut tenir compte
du faible taux d’éducation) est qu’une attaque contre l’Irak est un
gaspillage d’argent, qui serait mieux investi dans la lutte contre
la pauvreté. Une manifestation d’arrogance sans précédent de la part
des États-Unis, plus précisément de l’administration Bush.
Si vous croyez qu’il ne
s’agit que d’une contestation de gauche, vous vous trompez. Au
Brésil, de loin le plus important pays avec ses 175 millions
d’habitants, il est pratiquement impossible (et croyez que j’ai
essayé!) de trouver une seule personne favorable à une attaque
américaine. Des gens d’affaires prospères évoquent volontiers la
résistance à « l’empire américain ». Jeudi, la Folha de
Sao Paulo, quotidien très centriste de la métropole économique,
recommandait sans nuance aux membres permanents du Conseil de
sécurité de l’ONU d’utiliser leur droit de veto si nécessaire.
« La rupture est préférable à la simple capitulation devant
Washington » concluait l’éditorial.
 Manifestation contre la guerre au Forum
de Porto Alegre
| Plusieurs
défilés de rue du récent carnaval se sont transformés en
rassemblements contre la guerre. Dans sa chanson thème, un
« bloco » (groupe de rue) de mon quartier d’Ipanema
suggérait au président George W. Bush de se trouver une Monica
Lewinsky et de laisser le monde en paix! Pour sa part, dans une
récente chronique, le célèbre écrivain Paolo Coelho conseillait à
Bush de consulter un psychanalyste pour explorer son inconscient
profond. Le gouvernement du président de gauche Lula Da Silva, qui a
une forte influence dans toute l’Amérique du Sud, a adopté depuis le
début du conflit une position proche de celle de la France et de
l’Allemagne. C’est également en grande partie au Forum social
mondial de Porto Alegre, organisé par des Brésiliens, qu’a été
planifiée la grande journée internationale de protestation du 15
février.
 Lula Da Silva
| Ce
n’est pas que par principe, ni par amour pour Saddam Hussein, que le
Brésil est contre un conflit militaire en Irak. Comme dans
l’ensemble de la région, tous les acteurs économiques et politiques
craignent qu’une guerre ne vienne torpiller les chances de faire
redémarrer la croissance. La 9e économie du monde tourne au ralenti
depuis près de deux ans. L’incertitude économique a entraîné une
dévaluation de la monnaie face au dollar américain qui rend la dette
extérieure quasi-impayable. Une crise paralyserait aussi les projets
du président syndicaliste Lula d’accomplir ses promesses de
transformation du pays et de lutter contre les inégalités
sociales.
Même son de cloche dans l’Argentine voisine : on commençait à
sortir d’une dépression économique de quatre ans qui a fait fondre
la classe moyenne comme peau de chagrin. Les Argentins ont peu à
gagner d’un conflit qui risque de ralentir les investissements
étrangers et de freiner le tourisme. Le même discours se répète dans
une large partie du continent avec, bien sûr, des nuances
importantes. Ainsi, la Colombie et son président Alvaro Uribe sont
totalement unis avec l’administration Bush dans la bataille contre
la guérilla des FARCS.
Le cas du Venezuela est également à part. Le président de gauche
Hugo Chavez n’a jamais été un grand ami de Washington, alors que les
gens d’affaires qui tentent de le chasser du pouvoir sont
idéologiquement proches de l’administration américaine, qui avait
tacitement appuyé leur tentative de coup d’État il y a 11 mois.
Parce que le Venezuela, 5e exportateur de pétrole du monde est un
fournisseur important des États-Unis, la réaction de Caracas en cas
de conflit est sûrement un point d’interrogation pour
l’administration Bush en ce moment.
Le Chili à l’heure du choix
 Ricardo Lagos, président du Chili, lors de son
assermentation
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Partout en Amérique du Sud, les sondages identifient de très
larges majorités contre la guerre. Mais pour le Chili, seul pays de
la région qui siège en ce moment au Conseil de sécurité, il est
beaucoup plus difficile de concilier l’opinion des Chiliens avec le
réalisme politique. Santiago vient tout juste de signer un accord de
libre-échange avec les États-Unis. C’est le seul pays de la région
qui a fondé sa politique commerciale sur une ouverture massive de
ses marchés. Or, l’accord conclu avec l’administration américaine
doit être approuvé par le Congrès d’ici deux mois. Inutile de dire
qu’avec un congrès majoritairement républicain, l’administration
Bush a dans les mains une arme politique de poids.
Pourtant, le président Ricardo Lagos, un socialiste modéré et un
ardent défenseur du multilatéralisme, a clairement laissé entendre
lors des débats parlementaires que son cœur était plus près des
Allemands et des Français que de Washington. Il a soutenu l’idée de
laisser un délai de quatre mois aux inspecteurs de l’ONU. Il est
devenu avec le Brésilien Lula Da Silva le défenseur d’une politique
extérieure indépendante pour l’Amérique du Sud. Selon les sondages,
75% des Chiliens sont contre une guerre sans appui de la communauté
internationale. (Au moment ou j’écris ces lignes, le débat au
Conseil de sécurité n’est pas commencé. Mais le résultat du vote en
dira long sur la marge de manœuvre réelle du Chili) .
Méfiance et dépendance
 Manifestation contre la crise économique à Buenos
Aires
| La position
inconfortable des Chiliens illustre la troublante relation de
nombreux gouvernements sud-américains avec les États-Unis,
particulièrement avec l’actuelle administration de la Maison-
Blanche. Une relation de grande dépendance économique, assortie
d’une grande méfiance politique. Le débat actuel fait d’ailleurs
ressortir de vieux fantômes du placard : tout le monde se souvient
de l’appui des Américains aux pires dictatures militaires qui ont
régné sur l’Argentine, le Chili et le Brésil et qui ont eu de
terribles conséquences sur le développement et la démocratie dans
ces pays. Le sentiment que Washington agit selon ses propres
intérêts sans se soucier des conséquences sur la vie des populations
locales est très répandu chez les élites sud-américaines.
Plus récemment, les résistances du Fonds monétaire international
(largement contrôlé par les États-Unis) à aider l’Argentine, malgré
une crise qui a plongé la moitié de la population dans la pauvreté,
est devenue une sorte de symbole du manque de compassion de
l’administration américaine pour ses voisins du sud.
 Manifestation contre la guerre au Forum de Porto
Alegre
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L’Amérique du Sud n’est pas pour autant antiaméricaine, disait
récemment le sociologue brésilien Emir Sader, un fondateur du Forum
social mondial de Porto Alegre. Mais il est clair que le président
Bush et son équipe sont perçus comme étant beaucoup moins réceptifs
face aux problèmes de la région que ne l’était l’administration
Clinton. À cet égard, la Zone de libre-échange des Amériques suscite
la même méfiance. Sauf au Chili, elle est largement vue comme un
projet qui permettra aux Américains de détruire le tissu industriel
des pays en développement, tout en continuant de bloquer l’accès à
leurs exportations agricoles, plus concurrentielles.
Malgré tout, ces pays ont désespérément besoin de l’économie
américaine pour croître. D’où le fait que peu d’entre eux oseront
défier ouvertement « l’Empire ». Des cadres du ministère
des Affaires extérieures du Brésil avouaient récemment leur
soulagement de ne pas siéger en ce moment au Conseil de sécurité de
l’ONU. « Cela serait beaucoup moins facile pour nous de tenir
notre discours actuel », avouaient-ils.
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