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En Colombie, les groupes de droits humains, les organisations syndicales et étudiantes ainsi que les communautés rurales font face à une répression grandissante. S'appuyant sur la doctrine de la « Sécurité démocratique », le gouvernement d'Uribe Velez a adopté une série de mesures politiques et judiciaires menant à la criminalisation de larges secteurs de la population, particulièrement lorsque ceux-ci dénoncent la stratégie paramilitaire utilisée par l'État colombien. On le sait, la guerre fait rage en
Colombie depuis 1948, mais le conflit armé tel qu'on le connaît
aujourd'hui n'existe que depuis le milieu des années 60, époque où
naissent des mouvements d'insurrection armée (guérilla) à tendance
marxiste. Les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et l'ELN
(Armée de libération nationale) ont pour objectif de renverser l'État,
contrôlé par l'oligarchie nationale, et d'instaurer un régime à tendance
socialiste. « Pour en finir avec le poisson, il faut assécher l'eau » En août 2002, M. Alvaro Uribe Velez
accède à la présidence avec 53 % des voix. C'est un grand propriétaire
terrien de la région d'Antioquia, connu pour ses liens avec les
trafiquants de drogue du Cartel de Medellin ainsi qu'avec les groupes
paramilitaires colombiens. C'est d'ailleurs le chef politique des AUC,
Carlos Castano qui l'affirme dans son livre : Uribe est « l'homme le plus
proche de notre philosophie » (2). En toute impunité Mais il y a encore plus inquiétant. Le 27 novembre 2002, le gouvernement d'Uribe Velez annonçait l'ouverture de « négociations » avec les AUC. Le 15 juillet 2003, un accord préliminaire était signé, stipulant que les AUC seraient totalement démobilisés d'ici 2005. Avec une conséquence non négligeable : l'impunité totale accordée aux membres de ces groupes. En effet, qui dit démobilisation des paramilitaires, dit leur amnistie et donc leur possible intégration dans les appareils légaux de l'État, les réseaux d'informateurs, les organisations de soldats-paysans, etc. De quoi laisser impunis les milliers de violations de droits humains et crimes contre l'humanité (déplacements forcés, massacres, assassinats politiques, viols et tortures) perpétrés par les paramilitaires et les généraux de l'armée colombienne. C'est la loi « du pardon et de l'oubli ». De plus, les chefs paramilitaires se feront probablement donner, en échange de leur démobilisation, des centaines d'hectares de terres fertiles, terres en fait volées aux communautés qu'ils ont déplacées. Ainsi cette « négociation » du gouvernement avec les AUC mènera tout simplement à la légalisation du « paramilitarisme » en Colombie et avec celle-ci la mort des aspirations à la justice de milliers de familles touchées par ce conflit. Effondrement de l'État de droit Le bilan de la première année du
gouvernement d'Uribe Velez quant à la situation des droits humains est
très sombre. Entre août 2002 et juin 2003, 231 personnes ont été victimes
de graves violations de leurs droits pour leurs activités syndicales; 92
syndicalistes ainsi que 50 leaders autochtones ont été assassinés; en
moyenne 5 défenseurs de droits humains par mois sont victimes d'attaques
et de menaces, et on a enregistré un total de 831 détentions arbitraires
sans mandat judiciaire (3). Pendant ce temps, le Président Uribe accuse
les ONG des droits humains d'être « des trafiquants de droits humains au
service du terrorisme » (4). Avec la commission « Justice et Paix » Durant les six mois de mon séjour en
Colombie, j'ai travaillé avec l'organisation colombienne de droits humains
Justice et paix (Comision Intereclesial Justicia y Paz), qui accompagne
les communautés paysannes victimes de déplacements forcés. J'étais dans le
département du Choco, vivant auprès de communautés afro-colombiennes aux
abords des rivières Jiguamiando et Cacarica. Le Choco est une région très
isolée, composée d'une immense forêt tropicale humide traversée par le
grand fleuve Atrato. La forêt du Choco possède le plus haut taux de
biodiversité au mètre carré au monde et on y retrouve une grande quantité
de richesses naturelles. Des centaines de communautés d'origine
africaine, autochtone et métisse habitaient jadis le long des
dizaines de rivières qui s'écoulent vers le fleuve Atrato. Des populations civiles en résistance Au début de l'année 2000, ces
communautés sont revenues sur leurs terres ancestrales. Elles vivent dans
ce qu'on appelle des « zones humanitaires », plusieurs communautés se
regroupant dans un grand village géographiquement bien délimité. Cela leur
permet d'apparaître, au milieu de ce conflit armé, comme « population
civile en résistance », et de s'opposer aux tentatives de l'État de leur
voler leurs terres et d'y réaliser des mégas projets destructeurs. Ces
communautés réclament le droit à la vie, au territoire, à
l'autodétermination et à la dignité. Elles veulent pouvoir continuer à
pratiquer l'agriculture de subsistance, refusant de devenir les esclaves
salariés de grandes compagnies. Il y a actuellement 1500 hectares de palme
africaine semés illégalement par la compagnie Urapalma sur le territoire
collectif des communautés du Jiguamiando, pendant que la compagnie Maderas
del Darien fait des coupes de bois illégales sur le territoire collectif
des communautés du Cacarica, le tout avec la silencieuse complicité de
l'État. La lutte de ces communautés ne sera pas
facile. Dans le cadre du corridor économique de la ZLÉA, le Choco est une
région stratégique. L'autoroute panaméricaine doit la traverser et l'on y
envisage la construction d'un deuxième canal transocéanique équivalent à
celui de Panama, le canal « Atrato-Truando ». On voit bien comment la
politique paramilitaire de l'État colombien sert les visées du modèle
néolibéral. Il faut « sécuriser » les régions économiquement stratégiques,
envoyer des groupes paramilitaires pour y faire le « ménage », y ôter les
« obstacles au commerce ». Une fois ces milliers de paysans déplacés,
dépossédés et terrorisés, il ne restera plus qu'à leur proposer du travail
dans les nouvelles plantations agro-industrielles mises en place (par de
grands monopoles financiers) sur les terres qu'on leur a volées. Tania Hallé Membre du comité Amérique latine de la
Convergence des luttes anti-capitalistes (CLAC) ------------------------- 1. H. Calvo Ospina, « Un mariage
de convenance sanguinaire : les paramilitaires au coeur du terrorisme
d'État colombien », Le Monde diplomatique, Avril 2003. |